Thierry Gilardi, avec quelques jours de recul, quel est votre sentiment sur cette demi-finale perdue face à l’Angleterre ?
C’est une autre grosse occasion de manquée. C’est dommage après tout l’espoir suscité à la suite du match face aux Blacks. Contre les Néo-Zélandais, on le sentait tous moyen et on sentait beaucoup mieux le match contre l’Angleterre. Et pourtant… Qu’est-ce qui s’est passé ? Un contrecoup physique certainement. Ça ne se voyait pas forcément dans la vitesse de course mais je pense que sur le plan mental, les joueurs avaient beaucoup donné à Cardiff et il leur a manqué « le supplément d’âme » pour aller au-delà des Anglais. C’est Fabien Pelous qui a employé cette expression, je crois. Il a raison. L’Angleterre n’est pas une équipe géniale mais elle a été rigoureuse, bien organisée, elle a appliqué son fonds de jeu. Et on est tombé dans ce mur là. On n’a jamais réussi à s’en extraire. Je pense qu’il y a eu un manque de fraîcheur mental évident.
Lorsque la France menait encore au score à six minutes de la fin, vous nous saviez condamnés ?
On sentait que le coup était mal parti en tout cas. De rester comme ça à petite distance des Anglais, ce n’est jamais très bon. On voyait bien une transformation psychologique sur le terrain. Les Anglais, qui avaient attaqué le match de façon un peu craintive malgré leur essai, se demandant à quelle sauce ils allaient être mangés, sur la fin du match, avaient retrouvé leur mental d’acier, leur aura. Côté français, on levait le pied, on avait du mal à enchaîner. On avait du mal à rester physiquement et mentalement dans la partie.
Depuis samedi soir, les critiques fusent contre Bernard Laporte, pensez-vous qu’elles soient justifiées ?
Je n’aime pas être donneur de leçons. Si Bernard Laporte est en finale. S’il gagne la Coupe du monde alors c’est le meilleur entraîneur du monde… Il est éliminé en demi-finale, c’est un abruti fini ? Moi, je ne peux pas rentrer dans ce système là. Qu’il y ait eu des erreurs. Sans doute. C’est la nature humaine. Mais j’ai du mal à me persuader que Bernard Laporte ait mis volontairement la mauvaise équipe pour perdre contre l’Angleterre. Je crois que lui comme les joueurs avaient surtout envie de gagner. Il y a eu peut-être de mauvais jugements, de mauvaises options prises. On peut en débattre. Après, brûler et mettre au bûcher Bernard Laporte, je trouve que ce n’est pas très correct.
Vous semblez remonté. Vous trouvez violente la façon dont est traité Bernard Laporte ?
Au-delà de Laporte, je trouve que la façon dont on traite les résultats sportifs est violente par nature. Quel que soit le sport. Ça dépasse l’entendement, c’est beaucoup trop violent. Il y a du plaisir à prendre. Il y a des déceptions à accepter. Ça fait partie du jeu. Mais il n’y a pas mort d’hommes et il n’y a jamais mort d’hommes. Donc, la façon dont est traité Laporte me semble extraordinairement trop violente.
Vendredi, la France essaiera de terminer troisième en affrontant l’Argentine. Pensez-vous que les Bleus vont réussir à se remobiliser ?
Ça va être compliqué. Très compliqué. Je pense que moralement, ils ont pris un énorme coup sur la tête. Il va falloir petit à petit les ramener sur cette Coupe du monde qui est organisée chez eux. Insister sur la côte d’amour dont il bénéficie dans le public. Ils se doivent de bien terminer. Il y a aussi le départ des grands anciens. On leur doit un hommage. Il faut terminer sur un match propre. Un match avec un engagement total. Mais ça va être un petit peu compliqué à réaliser. Il ne faut pas se le cacher.
« Un rêve pour moi »
Bernard Laporte a choisi de faire neuf changements pour cette rencontre, approuvez-vous sa décision ?
Laporte seul peut répondre à cette question. Il a probablement vu briller quelque chose dans l’œil de Dominici et de certains autres joueurs. S’il les a vu briller, il a bien fait de les mettre. Ça veut dire qu’ils ont envie de montrer quelque chose. Dominici, c’est un de ses derniers matchs, si ce n’est le dernier en équipe de France. Bernard Laporte a sans doute senti cet éclat là briller chez lui. Je n’aurais pas aimé être à la place de Bernard. Elle a du être très difficile à faire cette équipe là.
Samedi, vous allez commenter le finale de cette Coupe du monde, votre pronostic ?
Je crois qu’objectivement l’Afrique du Sud est largement favorite. Elle a tous les atouts pour être championne du monde. Elle a la jeunesse. Elle a la puissance. Elle a des joueurs qui sont capables de prendre des ballons en touche. Matfield et Botha sont probablement les deux meilleurs deuxième ligne du monde. Ils ont un demi de mêlée qui est peut être aujourd’hui le meilleur joueur de la Coupe du monde en la personne de Fourie du Preez. Ils ont un centre qui s’appelle François Steyn, il est tout jeune. Il fait d’énormes conneries mais il sait aussi faire des trucs incroyables. Ils ont tous les atouts. Mais en face, il y a l’Angleterre. C’est une très grande nation de sport. C’est peut être une équipe vieillissante. Elle était au fond du trou il y a quelques semaines. Mais elle s’est reprise et elle capable de faire beaucoup de choses sur sa solidarité, ses valeurs. Battre l’Angleterre, c’est toujours extrêmement difficile. C’est loin d’être gagné d’avance. Les Anglais, ils vont y croire jusqu’au bout. Ils vont rentrer sur le terrain pour gagner. Ils ne vont pas se poser en victimes.
Avez-vous été surpris des excellentes audiences de TF1 pendant cette Coupe du monde ?
Au niveau de l’équipe de France, on s’y attendait. Après la victoire contre les Blacks, il y a eu un engouement presque naturel. Ce qui m’impressionne, ce sont les scores des autres matches quand l’équipe de France ne jouait pas. Des matchs ont été suivis par huit ou dix millions de téléspectateurs. Et là, il n’y avait pas de chauvinisme. Il n’y avait pas de cocorico. Je me dis qu’il y a eu une marche qui a été franchie. Même si tout le monde ne connaît pas les règles sur le bout des doigts, les subtilités du jeu. Il y a un esprit qui a été donné. Il y a eu une atmosphère de fête. Une gaieté permanente dans les stades. Un respect incroyable. Je crois que c’est ça que les téléspectateurs français ont ressenti au-delà même de la performance de l’équipe de France.
Craignez-vous que l’engouement suscité par cette Coupe du monde reste sans lendemain ?
Bien sûr que ça va retomber. C’est un événement ponctuel. La prochaine Coupe du monde en France aura lieu dans 24 ou 28 ans. Oui, ça va retomber mais il en restera quelque chose. Il y a une côte de sympathie qui s’est créée entre le rugby et la population française. Et ça, ça ne s’éteindra pas. Il y aura toujours cette sympathie. Ça va amener certainement encore beaucoup de gamins dans les écoles de rugby. La Fédération m’a indiqué hier qu’il y avait plus 40% en adhésions pour le moment.
Sur le plan personnel, je suppose que vous savourez…
C’est un rêve pour moi de commenter le rugby. En plus une Coupe de monde. En France. Avec l’exploit contre les Blacks en prime. C’est un rêve éveillé. J’ai pris énormément de plaisir.